Dossier Mobilité

La voiture (diesel) pour cible

La tendance est manifeste : de plus en plus de grandes villes en Belgique et à l’étranger instaurent des zones basse émission, des parties de la ville où l’accès est interdit aux véhicules anciens.  Quelle est la situation actuelle en Belgique ?  Ces mesures sont-elles utiles ?  Et quelles sont les conséquences pour le secteur automobile ?  Pieter Van Bastelaere, directeur TRAXIO Flandre, explique. 

A l’heure actuelle, il n’y a que deux zones basse émission (LEZ) dans notre pays : à Bruxelles et à Anvers.  Mais au 1er janvier 2020, la situation va changer.  A Anvers et à Bruxelles, qui ont instauré la zone basse émission en 2017 et 2018 respectivement, les normes vont se renforcer tandis que Gand aura, elle aussi, sa zone basse émission. « Les villes d’Anvers et Gand s’étant concertées, leurs règles sont sensiblement les mêmes », explique Pieter Van Bastelaere.  « A cette date, les voitures diesel jusqu’à Euro 4 inclus ne pourront plus circuler dans ces deux villes.  Pour les voitures essence et au gaz, ces LEZ leur sont interdites si elles relèvent de la norme Euro 1.  A Anvers, il s’agit de toute la zone à l’intérieur du Singel et à Gand, de l’intérieur de la Petite Ceinture. »

Ce type de mesures relevant des régions, la situation est un peu différente à Bruxelles.  « Bruxelles se montre moins sévère, affirme Pieter Van Bastelaere.  « A partir de 2020 la mesure entrera en vigueur pour les véhicules diesel relevant de la norme Euro 3 au moins. Pour les voitures essence, c’est aussi la norme Euro 1.  Mais bien entendu les normes vont se renforcer dans toutes les villes au cours des prochaines années. »

La Belgique un vrai patchwork

Pieter Van Bastelaere affirme que le fait que les villes de Gand et Anvers se soient concertées est déjà une « bonne chose », mais la compétence décisionnelle autonome des régions risque de transformer la question en véritable casse-tête.  « Il y a par exemple moyen d’acheter des cartes d’un jour dans les différentes villes afin de pouvoir y circuler en voiture polluante quand même.  Le nombre de cartes est plafonné à huit par an », cite Pieter Van Bastelaere à titre d’exemple.  

« Cette carte n’est certes valable que ville par ville.  Si vous devez circuler à Bruxelles et à Anvers le même jour, il faut acheter deux cartes à deux instances distinctes.  En outre, il y a de plus en plus de villes qui envisagent d’introduire une LEZ.  A Courtrai, Malines et Willebroek on y réfléchit par exemple.  Si cette mesure se concrétisait, la Belgique risquerait de devenir un véritable patchwork de différentes zones basse émission appliquant chacune ses propres conditions et règles.  Laissez-moi vous donner un autre exemple : les ancêtres.  En Flandre, les ancêtres de plus de 40 ans peuvent circuler dans la LEZ tandis qu’à Bruxelles la LEZ autorise les ancêtres de plus de 30 ans.  Un Anversois peut donc parfaitement circuler à Bruxelles à bord de son ancêtre de 35 ans mais dès qu’il reprend le chemin de ses pénates, il doit placer sa voiture de collection sur une remorque. »

Une vague élaboration

Le dernier accord gouvernemental flamand stipule que les autorités doivent veiller à « harmoniser » les LEZ mais comment elles vont s’y prendre dans les faits demeure très vague, constate Pieter Van Bastelaere.  « C’est une excellente chose qu’on se rende compte de la nécessité d’une concertation mais qu’est-ce que cela implique concrètement ?  L’on parle désormais de la mise en place d’un « cadre » mais sans savoir à quoi il ressemblera.  Un tel cadre permettra en tout cas aux navetteurs de Flandre qui se rendent à Bruxelles pour le boulot tous les jours d’y voir plus clair.  Et ils sont plusieurs dizaines de milliers. »

Mais les choses prennent une dimension vertigineuse quand on sait que de nombreuses autres villes européennes envisagent l’introduction d’une LEZ.  « En réalité, la question mériterait d’être décidée au niveau européen », estime Pieter Van Bastelaere.  La pollution de l’air ne se limite pas à une ville ou un pays.  Je compte en Europe au moins 225 villes disposant d’une LEZ ou envisageant d’en créer une.  A ce jour, sans la moindre coordination.  Ce qui complique fortement la vie des citoyens.  Plusieurs membres du Parlement européen ont déjà lancé un appel à établir des règles harmonisées mais cet appel est resté lettre morte jusqu’à présent. »

De LEZ à ZEZ

Reste la question de savoir si cette mesure sert à quelque chose.  « L’objectif premier était bien entendu d’améliorer la qualité de l’air mais pour l’instant il n’a pas été atteint », affirme Pieter Van Bastelaere.  « A Anvers la qualité de l’air s’est même détériorée depuis l’introduction de la zone basse émission.  Comment expliquer cela ?  Parce que la qualité de l’air ne dépend pas uniquement des voitures.  L’industrie, les ménages et les compagnies aériennes et de croisière portent leur part de responsabilité. »

La voiture diesel s’est transformée en cible facile dans le débat sur la pollution atmosphérique et le changement climatique.  De nombreuses villes en Belgique et à l’étranger envisagent même d’interdire tous les moteurs thermiques à l’avenir.  A Bruxelles, cet objectif est sur la table avec 2030 comme date butoir.  Où comment une LEZ devient un ZEZ, c-à-d. une Zone Zéro Emission.

Les constructeurs automobiles tiennent déjà compte de ces mesures.  Ainsi Mercedes-Benz a récemment annoncé qu’elle ne développerait plus de moteurs thermiques.  Les ingénieurs du constructeur orientent désormais leurs études sur les moteurs électriques.  Est-ce rationnel ?  Du point de vue commercial cette stratégie est compréhensible mais soulève tout de même certaines questions.  Question performances écologiques, la nouvelle génération de moteurs diesel n’a plus rien à voir avec les anciennes versions.  Pas plus tard que cet été, la revue allemande spécialisée Auto, Motor und Sport a testé quatre voitures dotées de la technologie diesel la plus récente.  Et qu’est-ce qu’il en est ressorti ?  Que grâce à leur filtre à particules haute technologie ces voitures aspiraient plus de particules fines de l’atmosphère qu’elles n’en rejetaient.  Autrement dit : elles rendaient l’air de la ville plus propre qu’elles ne le polluaient.

Anvers voit la vie en vert

La campagne de dénigrement du diesel a bien entendu des conséquences commerciales.  Les acheteurs potentiels d’une voiture (et tout spécialement les particuliers) renoncent de plus en plus au diesel, ce qui a également des conséquences sur la valeur de revente de ces véhicules.  « Sur le marché des voitures neuves, la tendance ne se ressent pas encore mais les véhicules d’occasion subissent déjà l’influence des LEZ », constate Pieter Van Bastelaere.  « Plus un négociant est proche d’une zone LEZ, plus il s’expose au risque de rester avec un stock de voitures diesel plus difficilement vendables sur les bras.  Quant aux prix, ils subissent incontestablement les effets des zones LEZ.  Sur l’ensemble de la Belgique, les prix des voitures diesel sont demeurés stables les dernières années.  Mais le prix moyen d’une voiture essence d’occasion a augmenté de quelque 21 %. »

Les premiers signes que les parcs automobiles du futur vont changer sont déjà visibles.  « Lorsqu’on regarde le nombre de voiture par norme Euro, il n’y avait avant l’introduction de la zone basse émission pratiquement aucune différence entre Anvers et la Flandre », explique Pieter Van Bastelaere.  « Entre-temps, les choses ont changé.  Il semblerait que le parc automobile anversois s’est verdi de 4 % de plus qu’ailleurs en Flandre. »

On ne peut pas encore parler de bouleversement mais comme nous l’affirmons au début du présent article : la tendance est manifeste.

 

 

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